Textes divers

Les souvenirs du corbeau

Le coup de poing me cueillit à la mâchoire. Pas particulièrement puissant, ni même bien visé, mais il avait le mérite de la surprise. Ce qui, manifestement, était un concept que le sieur Léonce n’appréciait pas des masses, à l’instar de sa femme qui semblait toutefois aussi choquée par la teneur du message que par la réaction de son mari.
— Léonce, non ! fit-elle d’un ton sec, le visage contracté par un effort visible pour rester digne. On ne frappe pas une demoiselle.
Je me massai la maxillaire, puis recrachai un joli petit mélange de salive et de sang aux pieds du noble courroucé. Mon masque m’écrasait un peu le nez, tordu par l’impact, mais toujours en place. Il devait rester en place. C’était la règle. L’anonymat comme bouclier.
— Pour corriger votre épouse, messire : on ne frappe pas le Messager. Fille ou garçon, jeune ou vieux, un messager reste neutre. Vous avez un grief ? La guilde des Corbeaux vous accueillera avec son meilleur formulaire de réclamation. En triplicata.
Il serra les poings, ses lèvres pincées comme s’il venait d’avaler un noyau de prune. Je réajustai lentement le bec de cuir noir, sanglé à l’arrière du crâne par deux lanières croisées, comme on referme une visière de guerre. Le masque me donnait un air d’oiseau de mauvais augure : c’était le but. Chaque membre de la guilde le portait lors d’une mission officielle. Ce n’était pas une coquetterie, mais un contrat. Une frontière entre moi et le message. Entre moi et ce foutu monde.
— Cette information ne doit pas quitter cette pièce, intima le châtelain.
Je sortis une fiole de la poche intérieure de mon manteau, la fis tourner entre mes doigts. À la lumière, le liquide qu’elle contenait renvoyait des reflets scintillants, agités par une fine poussière minérale en suspension.
— Rassurez-vous. Effacement immédiat, garantie guildée, sortilège certifié. Une gorgée et pouf, plus rien. Pas même un arrière-goût. Enfin… si le paiement suit. C’est magique, mais pas charitable.
Léonce grogna, arracha une bourse de sa ceinture et me la balança à la figure. J’attrapai la pochette au vol, pesai la somme d’un mouvement de poignet, et haussai un sourcil approbateur avant de déboucher le flacon.
— À votre santé, messire Léonce. Et à celle de votre bâtard. Contrairement à moi, lui n’aura pas le luxe d’oublier qui est son père.
Je bus cul sec. La dame du château éclata en sanglots, mais le genre bien contenu, noble même dans la douleur. Léonce, lui, perdit le peu de dignité qu’il lui restait. Il me décocha un coup de pied dans le ventre, ce qui me coupa net toute velléité de répartie. Je tombai à genoux. Un autre coup, puis encore un. Les pierres me parurent soudain très fraîches sous la joue.
La dernière chose que je vis fut son poing qui revenait, décidé à me faire oublier jusqu’à mon propre prénom.

Je me réveillai sur du pavé froid, humide, et nettement moins confortable qu’un lit de voyage standard de la guilde. Ma joue collait à une flaque qui n’avait probablement rien à voir avec de l’eau bénite. Ma première pensée fut :
Je m’appelle Maëlle.
Ce qui, en soi, était déjà suspect.
Normalement, après avoir bu une fiole d’oubli certifiée par la guilde, je ne me souvenais plus de grand-chose. Le message, bien sûr, s’effaçait. Parfois aussi la moitié du trajet, et une ou deux insultes que j’avais balancées en route. C’était le deal.
Mais là, je me souvenais de tout.
Du message.
Des mots exacts.
Du ton.
De la petite grimace de Léonce quand j’avais dit “bâtard”.
Et ce n’était pas tout.
Un autre souvenir émergea.
Une femme en robe bleue, dans un autre château, trois semaines plus tôt. Elle pleurait, elle aussi. J’avais dit… quoi déjà ?
Ah oui : « Le bébé est en sécurité. Personne ne saura. »
Je me redressai lentement, la tête lourde comme si on avait déversé un seau de pierres dans mon crâne. Mon estomac protesta. Pas contre la douleur, non, ça il commençait à s’y faire,  mais contre ce qui remontait. Pas du vomi. Des mots. Je me relevai, titubai contre le mur, et me pris à réciter tout haut :
« Le convoi arrivera à la troisième lune. Prenez le chemin de la gorge. Code : hibou noir. »
« Il ne doit jamais apprendre qui l’a envoyée. »
« Ce n’est pas un assassinat. C’est une correction. »
Je plaquai une main sur ma bouche. Pas que ça aide.
Les messages.
Ils revenaient.
Tous.
Dans le désordre. Par fragments. Certains même avec les sensations que j’avais eues en les prononçant. L’odeur de la pièce. La température. La sueur sur ma nuque. C’était comme se noyer dans une mer de secrets qui n’étaient pas les miens, mais que j’avais portés, quand même. 

Je suis messagère, pas messianique, songeai-je. Et pourtant, voilà que je ressuscite des vérités mortes.
Quelque chose avait foiré.
Soit la fiole était trafiquée.
Soit le coup de Léonce avait secoué plus que ma dentition.
Je me laissai glisser contre le mur, à moitié assise dans la crasse.
Et merde.

Je me traînai jusqu’à la volière la plus proche, le mot officiel pour désigner les relais de la guilde, mais aussi, de façon moins poétique, les trous miteux où les Corbeaux pouvaient pioncer entre deux missions. Celle-ci, encastrée dans l’ombre d’un entrelacs de ruelles, ne payait pas de mine : une porte bancale, un heurtoir en forme de patte griffue, et une senteur tenace de chou bouilli.
J’entrai sans frapper. Le heurtoir me déplaisait.
L’intérieur était à peine éclairé, mais agréable. L’odeur s’améliorait à chaque pas. Ou peut-être étais-je trop sonnée pour faire la différence. Une chaleur douce me happa. Pas celle d’un feu, mais celle de présences humaines. Présences masquées, encore, pour la plupart, mais humaines quand même. On parlait bas, on riait un peu. L’un posait un masque, l’autre levait une chope. Les volières étaient les seuls endroits où un corbeau pouvait s’oublier un instant sans rien perdre.
Je gardai mon masque encore un peu, par habitude. Par pudeur, peut-être. Il me collait au visage, tiède de sang séché et de sueur.
— Tu boîtes, fit une voix familière, juste à ma droite.
Je tournai la tête. Alphonse, adossé au comptoir, une choppe à la main, le nez aplati, les cheveux toujours aussi mal peignés et les yeux comme deux lacs d’eau de pluie : calmes, mais impossibles à lire. Il avait retiré son masque, bien sûr. Le sien pendait à sa ceinture, bec de cuir noir et cicatrice sur la joue gauche qui répondait à celle que son visage affichait.
— Tu devais être parti, le grondai-je.
— Je suis parti. Puis revenu. Et toi, t’as perdu un pari avec une mule ou t’as aussi oublié comment descendre un escalier ?
Je grimaçai, mi-sourire, mi-douleur, et contournai un groupe de jeunes recrues qui jouaient aux osselets avec des capsules d’oubli vides pour le rejoindre. Je posai la bourse sur le comptoir, devant l’ornithologue.
La moitié pour la guilde. L’autre pour moi : un quart pour les dépenses courantes, un quart pour les boissons fortes ; à ajuster selon les priorités.
— Pour le message type corneille destiné à sieur Léonce. Moins ma part, précisai-je.
Le tavernier-ornithologue hocha la tête, grommela quelque chose que je choisis de traduire par « reçu avec gratitude et soupçon de dégoût ». L’homme tenait ses comptes avec une précision maniaque. Tout le monde savait qu’il avait été Grand Corbeau autrefois, proche de la maître-oiselière. Maintenant, il servait les bières, gardait les masques et s’assurait qu’on ne perdait que les souvenirs qu’on avait signé pour perdre.
— Elle était lourde cette bourse, marmonna Alphonse. Grosse mission ?
— Lourde surtout de conséquences. 

Alphonse s’était penché vers moi. Il avait toujours cette allure tranquille, comme si le monde pouvait attendre qu’il ait fini son geste. Un colosse fatigué, un peu voûté, avec les mains trop grandes et calleuses pour être honnêtes. Il en posa d’ailleurs une sur ma mâchoire pour l’examiner.
— Tu pisses le sang. Ça devient un style ?
— C’est le nouveau chic messager. Masque tordu, côtes douloureuses et mandibule mobile, dis-je. À la mode des nobles qui cognent d’abord et négocient ensuite.
Je soulevai le masque qui me couvrait le haut du visage. L’air me brûla les plaies. Le cuir collait à ma joue, et en l’ôtant, j’arrachai un petit cri que je ravalerai plus tard dans ma bière. Mon compagnon grimaça en voyant mon visage.
— Tu ressembles à un pigeon qui aurait perdu contre une charrette. Assieds-toi. J’vais chercher l’alcool.
— Pour désinfecter ou pour noyer la douleur ?
— Les deux. Et t’étonne pas si ça pique plus que ta conscience.
Il revint avec une fiole et un chiffon, s’accroupit devant moi. Ses gestes étaient lents, précautionneux comme s’il me recousait un bout d’aile.
— Tu devais être parti, fis-je, entre deux grimaces. Fin du contrat le mois dernier, non ?
Il haussa les épaules.
— Je suis reparti. Trois jours. Puis j’ai retrouvé mes souvenirs. J’ai pas aimé.
— Alors t’as signé pour cinq ans de plus ?
Il hocha la tête.
— Apparemment mieux vaut ne pas savoir pourquoi je suis là que de me souvenir de ce que j’ai fui.
Il avait rempilé. La mémoire effacée à nouveau. Tout ce qu’il avait été avant la guilde, tout ce qui l’avait poussé à signer un contrat de cinq ans. Tout cela avait disparu une fois encore, aspiré par le trou noir de l’oubli professionnel. Je le regardai faire, intriguée. Il y avait chez lui quelque chose d’inexplicable. Une sorte de bonté lasse. Je n’arrivais pas à l’imaginer dans un passé de crimes ou de fuites. Je me surpris à penser : comment un type pareil a pu vouloir tout effacer, et recommencer ? Qu’est-ce qu’il fuyait pour préférer redevenir un corbeau ?
De son côté, il me regardait comme s’il se posait exactement la même question.
— Tu sais, Maëlle… T’étais pas obligée de prendre un contrat aussi long. Qu’est-ce qu’une gamine comme toi est venue foutre ici pour trente ans ? T’as à peine vécu la moitié de ça !
Je haussai les épaules, puis grimaçai. Mauvaise idée me signalèrent mes côtes.
De toute façon, je n’avais pas la réponse à sa question. Pas encore
— Je suis contente que tu sois revenue, répliquai-je. Je me serai emmerdé sans tes remarques paternalistes. Peut-être qu’un jour on pourra se rappeler tous les deux.
— Peut-être. Mais pas ce soir. Ce soir, tu bois, tu dors, et tu oublies que t’as bu pour oublier.
Il me tendit le flacon. Je l’avalai sans discuter. Pas un flacon de guilde. Juste de l’alcool pur, qui me râpa la gorge et embrasa mes entrailles.
On ne dit rien pendant un moment. Les voix autour de nous continuaient, feutrées, familières. On se retrouvait ici entre êtres oubliés, avec pour seule mémoire ce qu’on avait vécu ensemble. C’était peut-être ça, le vrai luxe : être rien, mais être ensemble.
Je fis tourner mon gobelet entre mes doigts.
Je me souvenais encore. De tout.
Mais je n’en dis mot.
Je levai mon verre.
— À l’oubli, dis-je.
Alphonse sourit.
— À l’oubli.
Nos gobelets s’entrechoquèrent dans un petit bruit de becs.

Je restai un moment avec Alphonse, les bras sur la table et la tête un peu plus légère. On parla de tout, de rien, des jeunes qui arrivaient en croyant encore au romantisme des messagers masqués (des “becs jaunes” comme on les appelait), des rats qui volaient les bouchons en liège des fioles d’oubli, des variétés d’alcool stockées par l’ornithologue (dégustation à l’appui). Je ris un peu. Ça faisait du bien. Mais je sentais déjà le revers de la médaille me cogner les tempes.
Un battement. Une phrase. Une image. Encore. Et encore.
« Code inversé : si le hibou est blanc, reculez. »
« Rendez-vous à l’heure du thé, au puits sans margelle. »
« Il a signé de son vrai nom. Récupérez-le avant qu’ils ne lisent. »
« Si elle se souvient, nous sommes perdus. »
Les souvenirs revenaient comme des corbeaux affamés : silhouettes noires, rapides, insistantes. Des messages qu’on était censé m’avoir arrachés avec des fioles ambrées. Et pourtant, ils revenaient. Des bribes. Des visages. Des mots chuchotés.
Je portai mon gobelet à mes lèvres — vide. Rien pour calmer la douleur qui me perçait le crâne. Je feignis un bâillement.
— J’crois que je vais aller m’allonger. Ma mâchoire réclame son propre oreiller.
Alphonse hocha la tête, les coudes sur la table, le regard flou.
— T’as raison. Dors un peu. Ça soigne presque tout. Sauf la gueule de bois, bien sûr.
— Dommage. J’me serai contentée d’un trou de mémoire bien placé.
Je me levai, bancale, saluai d’un hochement de tête l’ornithologue qui astiquait un gobelet comme s’il contenait encore un secret d’État. J’étais à trois enjambées de l’escalier quand sa voix râpeuse me rattrapa :
— Maëlle.
Je me retournai, trop vite. La douleur au crâne pulsa si fort que j’eus l’impression que mes yeux allaient tomber dans mes bottes.
— Victorine veut te voir demain. Première heure.
Victorine. Mon estomac se contracta. Pas de peur. Enfin, pas que. Victorine, la maître-oiselière, c’était ce genre de personne qui parlait à voix basse et faisait taire toute une salle. Le genre à vous regarder comme si elle lisait votre âme derrière vos yeux. Une responsable de guilde comme on en faisait peu : stricte, brillante, et peut-être légèrement immortelle par volonté pure.
— Elle est ici ?  demandai-je, en ajustant mon ton pour qu’il ait l’air désinvolte.
— Non, elle est en migration avec les oies sauvages. Évidemment qu’elle est ici, cervelle de piaf !
— Tu sais ce qu’elle veut ?
— Nouvelle mission, répondit l’ornithologue en s’essuyant les mains sur un torchon aussi usé que son regard. Elle a dit que t’étais la plus fiable. Ou la plus disponible. J’ai pas bien entendu.
Je souris. Une grimace déguisée.
— Quelle chance.
Je montai les marches à tâtons, la rampe dans une main, ma tempe battant comme un tambour dans l’autre. J’espérais vaguement que quelques heures de sommeil remettent les souvenirs à leur place. Enterrent les visages. Étouffent les mots. Et pourtant. Une part de moi les guettait déjà. Ces éclats. Ces fragments. J’avais mal, oui… mais c’était une douleur fascinante.
Une fois dans le dortoir, je retirai mes bottes, m’effondrai sur un lit sans chercher à savoir si les punaises aussi y avaient élu domicile. Le dortoir était paisible, bercé par les souffles réguliers de ceux qui avaient tout oublié. Ou qui le croyaient.
Je fixai le plafond. Noir. Sans fin. Comme la mémoire.
Les messages me revenaient encore.
« Elle a dit qu’elle saignerait pour la cause. On a noté. »
« Ne réveillez pas les dormeurs du nord. Même pour lui. »
« Il y avait un frère. Tu t’en souviens ? Il portait du jaune. C’est lui que la Fantine va épouser. Le scandale dans le village !  » 

Je les attrapai au vol. Ou essayai. C’était comme fouiller dans une pile de lettres déchirées, les mains pleines d’échardes. J’essayai de les classer mentalement. De les démêler. C’étaient des fragments de vie. De la mienne ? D’autres ? Je ne savais plus. Mais j’avais besoin de savoir. Peut-être qu’en les dépouillant, en les recomposant, je finirais par tomber sur un indice. Une phrase familière. Une signature. Un éclat de la moi-même d’avant. Avant la guilde. Avant l’oubli. Je me défendais de l’admettre, mais une partie de moi ne souhaitait que ça. Une autre s’en méfiait. Et entre les deux, je fouillais.
Je fermai les yeux, espérant que le filtre décide enfin d’agir. Espérant tout le contraire aussi.

Je me réveillai la bouche sèche, les tempes encore moites de la nuit ou de ce que mon cerveau avait choisi de transformer en cauchemar : les messages étaient toujours là, en filigrane, gravés dans un coin de mon esprit. Certains plus nets que la veille. D’autres flous, mais obstinés.
« L’enfant a tout vu. Vous savez ce qu’il faut faire. »
En bas, Alphonse somnolait à moitié devant un bol de porridge.
— T’as l’air d’avoir bouffé du gravier, constata-t-il.
Je haussai les épaules. Mon visage tenait vaguement debout, c’était tout ce qu’on pouvait me demander à cette heure-là.
— Gueule de bois de compétition on dirait, ajouta-t-il. J’espère que t’as pas promis ton âme à quelqu’un hier soir. Elle doit être en solde, là, maintenant.
Je répondis d’un hochement de tête approximatif. J’avais assez mal à la tête pour qu’un soupir m’éclate un neurone. Pas besoin de m’embourber dans une conversation.

Quand j’arrivai devant la porte du bureau de Victorine, mon estomac eut le bon goût de se souvenir de son rôle. Le reste de mon corps suivit sans volonté, avec la lenteur d’un lendemain de cuite. Je toquai.
— Entre.
Sa voix. Toujours aussi douce qu’une entaille bien nette. Victorine était assise à son bureau, le dos droit. L’allure d’un rapace en chasse. Elle finissait de rédiger une note, chaque trait de sa plume calculé comme un coup de serre.  À sa droite trônait le recueil de la guilde, un volume si massif qu’il semblait ancré au bois du bureau. Relié du même cuir sombre que nos masques, bardé de fermoirs d’argent, il ne la quittait jamais. Ce grimoire administratif rassemblait tout : les transactions de la guilde, les serments passés, les comptes, et surtout les missions confiées à chaque corbeau.
— Assieds-toi, dit-elle sans lever les yeux.
Je m’exécutai et m’installai face à la cheffe de la guilde. Celle-ci affichait la majesté froide et prédatrice d’un épervier. Face à elle, même les corbeaux hésitaient à croasser. Elle était l’une des rares personnes au sein des trois royaumes chez qui la magie coulait dans le sang, ce qui lui conférait cette présence ambivalente qui tenait à la fois de la prédatrice et de la protectrice. Intimidante, oui. Inquiétante, souvent. Mais il y avait dans sa façon de m’observer, parfois, un soupçon d’attention qui ressemblait à de l’affection. Du moins, l’ombre d’un intérêt sincère. Ce qui, chez elle, équivalait à une déclaration d’amour.
— J’ai une mission pour toi. Type corvin.
Je faillis lever un sourcil. Je me retins. Une mission de type corvin ? Ça, c’était rare. Du genre niveau d’effacement maximal, sortilège à double verrou. D’ordinaire, la guilde et ses clients se contentaient du combo classique : amnésie de base, gracieusement offerte avec notre contrat qui garantissait notre neutralité, et message effacé de l’esprit une fois livré. Le corvin, lui, ne gardait rien, ne savait rien du message. Et c’est précisément pour ça qu’il était fiable. Autant dire qu’on me confiait quelque chose de très, très sensible.
Je ne répondis pas. J’attendis.
Victorine se leva, contourna son bureau pour me faire face, et me tendit un petit bout de papier, qu’elle déplia entre ses doigts parés de nombreuses bagues, juste le temps que je le lise.
« La duchesse de Poimpant rapporte que le baron du Nord recrute des troupes. Il prépare un soulèvement contre la couronne. »
Je relevai les yeux. Le message avait l’air froid, laconique. Mais Victorine n’envoyait jamais ses corvins pour des rumeurs de taverne.
— Plutôt lourd comme information.
— D’où l’importance de ne pas traîner en route. Le roi doit être mis au courant.
Elle me regardait sans ciller.
— Celui qui détient l’information, Maëlle, détient le pouvoir. Ne l’oublie jamais.
Elle jeta le papier dans la cheminée. Les flammes s’en emparèrent avec un plaisir vif.
— Bien. Tu connais la procédure.
C’était maintenant. C’était le moment où tout allait s’effacer. Où les messages qui m’obsédaient allaient disparaître. Où le filtre défectueux serait remis à zéro.
Je n’aurais plus qu’à patienter, bien sagement, les vingt-cinq ans restants de mon contrat avant de savoir qui j’étais. Mais l’espoir, au moins, serait effacé avec le reste.
Je tirai le masque de corbeau accroché à ma ceinture et le remis sur mon visage. Le cuir, familier, épousa les contours de mes traits avec une précision rituelle. Victorine ouvrit l’un des tiroirs de son bureau et en sortit une petite pierre brillante, ovale et blanche, parcourue de veinures irisées, la même que celle qu’on utilisait dans les filtres d’oubli. Elle la tint entre ses doigts quelques secondes, puis la pressa contre mon front. Même à travers le cuir je sentais sa magie pulser.
Victorine ferma les yeux et murmura son incantation. Les mots s’enroulèrent autour de moi comme une fumée glacée. Je les sentis ramper jusque derrière mon front puis s’arrêter net. Comme si la serrure de mon esprit refusait de s’ouvrir. Ou comme si quelque chose à l’intérieur avait changé les verrous. La pierre émit un craquement sec et se brisa en une pluie de fragments ternes. C’était normal. C’était prévu. Mais la bascule ne vint pas.  Aucune perte de repère. Aucun flou. Le message restait là, intact.
Je clignai des yeux avec la conviction d’avoir raté une étape. Et la peur. Sourde, immédiate. Si elle s’en rendait compte…
Je fis ce que je savais faire de mieux : je jouai les idiotes.
— …Heu. C’est tout ? On est bon ?
Victorine acquiesça, l’air satisfait.
— Oui. Tu ne te souviendras du message qu’une fois arrivée au château royal. Le chambellan te retrouvera dans la galerie des Ifs. Tu connais ?
— Je m’en rappelle vaguement.
Victorine esquissa un sourire, si mince qu’il aurait fallu une loupe pour le certifier.
— Départ dans une heure. Dégage d’ici et trouve-toi une monture potable.
Je me levai, saluai d’un geste, et sortis sans courir. Mes jambes tremblaient à peine. À l’intérieur, en revanche, c’était la panique. Comment un sortilège corvin avait pu rater ? Est-ce que j’allais continuer à me rappeler ? Me rappeler de tout ? Et surtout : est-ce que Victorine s’en doutait ?
Je dévalai les marches avec l’impression de tomber tête la première dans un piège que je venais de découvrir.
Je connaissais le message.
Je ne devais pas le connaître.
Et dans ma tête, une voix que je ne reconnaissais pas revenait, décalée, ironique:
« Elle croit encore à la mission. C’est ce qui la rend utile. »

Je récupérai mes affaires au comptoir de la volière, nichées entre une paire de bottes crottées et un colis qui répandait une odeur suspecte de poisson fumé. L’affaiteur, qui gérait le vestiaire, l’écurie et la boutique de la volière, me tendit mon sac sans un mot ainsi que de nouvelles fioles scintillantes d’oubli. Comme l’ornithologue, il connaissait mon masque, mon matricule, et probablement mes préférences en matière de fromage sec. Les membres de la guilde n’avaient pas besoin de se saluer : on existait en silence, comme les ombres ou les dettes mal réglées.
Alphonse m’attendait près de la porte, le bec du masque levé vers le plafond. Il arborait déjà son équipement réglementaire :  tenue sombre d’un bleu tirant sur le noir, manteau huilé, et ce masque de corbeau qui nous donnait tous l’air de rôdeurs de cimetière. Il fit un signe de la main :
— Paraît que tu vas à la capitale. Chance : moi aussi. Mission geai. Rien de glorieux. Mais faut bien payer mon ardoise… et j’ai envie de bouffer autre chose que du ragoût d’avoine.
Je hochai la tête. L’idée de traverser le royaume avec Alphonse n’était pas désagréable. Il parlait peu, ronchonnait bien (ou l’inverse), et avait toujours sur lui de la graille à partager. Le compagnon de route idéal.
Nous passâmes le porche principal de l’immeuble de la guilde, masques sur le visage. Clic de la lanière, respiration amortie dans le cuir. L’anonymat en bandoulière. On ne portait pas nos noms, seulement nos fonctions. Deux silhouettes sombres de plus sur la route de la capitale. Intouchables par décret, oubliables par vocation.
Avant de partir, Alphonse fit un détour pour recevoir son message directement chez le commanditaire. Une procédure banale pour une mission geai : message fonctionnel, sans fioriture, du type « rendez-vous à tel endroit », « négociez ceci », « livrez cela ». L’ordinaire de la guilde. Moi, j’étais sur un corvin : les missions à effacement total, confiées exclusivement par Victorine. Le sommet de la pyramide, et pas pour les beaux yeux des oiseaux. Entre les deux, il y avait tout un bestiaire codifié : les choucas, messages officiels ou juridiques, encadrés par la hiérarchie — pas question qu’un corbeau se pointe chez le notaire sans supervision. Les pies, c’était le carnaval : rumeurs, scandales, dénonciations anonymes. On triait selon l’odeur. Les corneilles, c’était intime et souvent moche : morts, aveux, drames familiaux. Et les freux, pour prévenir tout un village qu’il allait falloir se serrer la ceinture ou réapprendre à lire la loi martiale.
Bref. Alphonse portait un geai. Moi, un corvin. Et personne n’en disait mot.
Le voyage jusqu’à la capitale prenait quatre jours à cheval, trois si on poussait nos montures entre les relais de la guilde. On opta pour la seconde option. Confort spartiate, mais efficace. Chaque volière nous offrait des montures fraîches, un lit plus ou moins propre, un repas tiède et une mise à jour des ragots des corbeaux. Le minimum syndical. Le luxe, en somme.

Sur la route, Alphonse se fendit de quelques commentaires sur le paysage, sur la pluie, sur l’état du monde. Rien de neuf sous le ciel gris. Les ornières boueuses débordaient, les rivières aussi, et les chariots que nous croisâmes s’enlisaient. Ils étaient tirés par des chevaux efflanqués, escortés de familles silencieuses aux visages fermés. Des réfugiés, sans doute. Encore. Fuyant quoi ? La guerre à l’Est, les soulèvements à l’Ouest, ou juste la famine qui rampait partout où la carte s’effilochait. Le royaume était à cran, le roi tiraillé par des seigneurs qui se préoccupaient davantage de leurs milices que de leurs moissons.
Tout ça, Alphonse le résuma en un soupir et une banalité :
— L’époque est trouble.
Merci pour la révélation.
Ce fut lui, à nouveau, qui rompit le silence lorsque je manquai de tomber de ma selle au second relais.
— T’as encore mal au crâne ? demanda-t-il, les sourcils froncés sous son masque.
Je fis mine de chercher mes mots, mais la vérité tenait en une phrase : ça ne s’arrêtait jamais. Les messages. Tous ceux que j’avais portés, transmis, effacés. Sauf qu’ils n’étaient pas effacés. Ils étaient là. Empilés dans ma mémoire comme des lettres non lues dans une boîte verrouillée. Et le verrou grinçait.
— Ça va passer, dis-je.
Alphonse grogna. Un son situé quelque part entre l’inquiétude et l’agacement d’un vieux cheval de trait.
— Tu dis ça depuis deux jours.
Il avait raison. Mais qu’y faire ? Si la magie de la guilde ne fonctionnait plus sur moi, je ne pouvais pas me pointer à l’accueil pour réclamer une purge mentale.

Je m’excusai vaguement et montai me coucher. De toute façon, le menu préparé par l’affaiteur du relais (panse farcie au blé et soupe douteuse) ne m’inspirait guère. Allongée sur le matelas de paille, je me plongeai avec une certaine délectation dans le fatras des messages qui me revenaient. Toujours aucun signe de qui j’étais avant la guilde, mais les souvenirs de mission affluaient. Un me revint plus fort que les autres. Un message de type geai, insignifiant à l’échelle politique, mais retransmis par mon cerveau avec une précision d’orfèvre : « Monseigneur, les convois de grain sont bien arrivés. Après examen, leur qualité est optimale pour un stockage de longue durée. Mais n’y a-t-il pas erreur dans la quantité commandée ? Vous pourriez nourrir tout le royaume pendant deux ans. »
Ce n’était donc pas le contenu qui m’avait marquée, mais le décor. Je l’avais remis en main propre au château royal. Le roi était parti mater une énième rébellion (elles poussaient comme des champignons), et le chambellan tenait la place,  littéralement. Assis sur le trône, en toute simplicité. Un homme grave dans un magnifique manteau rubis. Mesuré. Avec ce genre de voix qui ne monte jamais, mais vous fait taire quand même. Rien d’extravagant, mais il ne déparait pas sur le siège royal. Et surtout, il m’avait dit avec un sourire charmeur :
— Ah, vous êtes Maëlle. Victorine m’a déjà parlé de vous. Elle fonde beaucoup d’espoirs sur vous.
Un compliment facile, certes. Il savait que je l’oublierais dans l’heure. Mais à l’époque, j’avais tout de même remercié, docile, avant d’avaler l’amer liquide d’oubli. Sauf que maintenant… je m’en souvenais. Du message. De la salle. Du sourire du chambellan. Et des mots. Victorine fonde beaucoup d’espoirs sur vous. Étrange comme une phrase anodine pouvait résonner, une fois qu’elle s’incrustait dans votre crâne comme une écharde.
Et puis, sans prévenir, mon cerveau m’offrit autre chose. Un souvenir qui n’avait rien à faire là. Une main douce. Un nez aquilin, familier, sans nom. Le genre de détail qui ne figure dans aucun message, aucune mission. Une lumière plus chaude. Une odeur de savon. Quelque chose de maternel. Qui ne m’appartenait pas, ou plus, mais qui cognait à la porte.
Je me redressai, l’estomac en vrac. Ce souvenir-là, il ne venait pas de la guilde. Il n’était pas codé, trié, étiqueté. Il détonnait. Il insistait. Mais si j’essayais de le saisir, il glissait entre mes doigts, s’enfuyait, cognant tout mon cerveau au passage. Je restai avec ces éclats douloureux : peau, lumière, odeur.
La pensée était dangereuse. Trop grande pour mes côtes fatiguées. Alors je fis ce que font les oiseaux en panique. Je fermai les yeux, et j’attendis que ça passe.

La capitale nous accueillit dans une lumière grisâtre et un vent qui sentait la suie. Rien de très engageant. Alphonse, fidèle à lui-même, se fendit d’un commentaire :
— Charmante ambiance. Tu me diras si le roi t’offre un thé.
Je levai les yeux au ciel.
— Je te retrouve à la volière sud.
Il hocha la tête, puis disparut dans la foule, silhouette noire parmi les autres, sa besace claquant contre sa hanche à chaque pas. Le message geai, probablement pour un secrétaire de guilde ou un marchand en attente d’une marchandise. Rien de bien dangereux.
Moi, en revanche…

Je remontai l’avenue principale en suivant les balises de cuivre encastrées dans les pavés qui menaient au château. Devant la galerie des ifs, les gardes me stoppèrent sans un mot. On m’ordonna de déposer mon manteau, mes armes. Mes bottes furent fouillées. Mon sac vidé, retourné, reniflé par un chien. Procédure standard. La paranoïa des puissants sent toujours le métal et la poudre.
Une fois le seuil franchi, j’entrai dans la galerie. C’était une serre en vérité, un jardin de verre et de lumière, aux vitres tapissées de lierre. Les ifs taillés encadraient l’espace comme des sentinelles élégantes et silencieuses. Parfait endroit pour discuter diplomatie ou trahison.
Je n’attendis pas longtemps. Il arriva, pile à l’heure, l’air affable, cette fois vêtu d’un manteau carmin brodé d’or. Le rouge était décidément sa couleur.  Le chambellan me sourit.
— Maîtresse messagère, dit-il avec douceur. Sa Majesté vous attend. Le message ?
Je hochai la tête, suivis son pas mesuré jusqu’à la salle du conseil.
Le roi présidait la table, vêtu d’indigo, le regard fatigué. Un homme accablé de responsabilités. Pas un idiot. Mais submergé. Noyé dans les faux semblants. Je m’agenouillai.
— Ah, mais c’est le petit corbeau de la fois passée ! C’est rare que la guilde envoie deux fois le même oiseau. Tant mieux. J’aimais bien votre voix.
Quand il m’y autorisa, je livrai le message de la duchesse : le baron du Nord recrute des troupes, il prépare un soulèvement.
Et tout de suite je cessai d’exister.
— Sire, les terres du Nord produisent notre pain ! Une guerre là-bas et c’est la famine, s’alarma un conseiller.
— Le front Est est déjà un désastre, ajouta un autre avec l’air d’avoir inventé la géopolitique.
— Il faut absolument faire un exemple de ce traître, s’égosilla un troisième en tapant du poing sur la table pour la forme.
Le roi, visiblement accablé, murmura quelque chose à propos de trahison. Il avait cru le baron fidèle. On aurait dit qu’il regrettait d’avoir mis sa couronne aujourd’hui.
Le chambellan attendit que la cacophonie s’essouffle, puis lâcha sa note :
— Il faudra, Sire, écraser cette rébellion. Pour la question du pain… j’ai récemment acquis une belle réserve de grain. Je pourrais la céder à la couronne. À prix d’ami, bien sûr.
La mémoire me heurta sans prévenir. Une des dernières fois où j’étais venue ici… après avoir répété le message de son intendant au chambellan concernant les convois de grain, ce dernier m’avait chargé d’un envoi discret… pour le baron du Nord : « Nos ennemis s’amassent aux frontières. Le roi vous demande de renforcer votre garnison. N’en dites rien, la cour n’est pas prête. »
Le baron avait été manipulé. Le roi aussi. Le chambellan soufflait sur les braises d’un conflit qu’il avait lui-même allumé, pour pouvoir revendre son blé au prix du sang. Et moi ? Moi, j’étais la main qui avait porté les torches aux deux camps.
Un frisson me remonta la nuque. Je devais prévenir le roi.
— Sire… tentai-je. Sire…
Les regards se braquèrent sur moi.
— Eh bien ? s’énerva le chambellan. Vous avez délivré votre message, avalez votre potion et disparaissez ! Vous savez que les messages corvins sont payés directement à la guilde.
— Oh oui monseigneur, mais… j’ai un second message pour sa Majesté.
— Un deuxième message ? s’étonna le roi. Voilà qui est inhabituel. De qui donc ?
— C’est un message corneille. D’un ami qui vous veut du bien.
Le chambellan pressa les lèvres, son beau sourire soudain disparu. Le roi fouilla sa poche et en sortit un gros écu d’or. Pas du genre que je voyais tous les jours.
— Garde la monnaie. Eh bien, petit oiseau, dis-moi donc.
— Un ami vous dit : votre peuple souffre de ces conflits insensés. Vos ennemis ne sont pas là où vous le croyez.
Le chambellan intervint, les narines dilatées :
— Votre majesté, cette gamine raconte vraisemblablement n’importe quoi. Allons, vilain oiseau, ne vous targuez pas de jouer à la politique. Sortez ou Victorine entendra parler de votre comportement !
Je fis une pause entre deux phrases, levai brièvement les yeux. Fixai le roi. Quelques mots supplémentaires, insérés comme des échardes :
— …le feu vient de l’intérieur. Et les flammes en sont bien rouges.

Il tressaillit. C’était suffisant. Je n’avais pas de plan, juste un instinct. Mais le roi comprit. Il regarda le chambellan, puis moi. Plus dur, maintenant.
— Gardes, saisissez cet homme.
Tout explosa.
Le chambellan tenta de fuir, les soldats s’élancèrent. J’en profitai pour disparaître. Galeries, escaliers, couloirs – je m’en rappelai assez pour courir sans réfléchir. Mes affaires étaient restées au vestiaire. Peu importait.
Je fonçai jusqu’à la sortie sud, bousculai une servante, faillis me faire embrocher par une épée de parade. Puis les rues de la ville, la cohue, les cris. Une clameur me collait aux talons. Je courais à en crever.

J’atteignis enfin la volière sud. Alphonse était là, comme convenu, en train de mâcher une barre de figue sèche avec l’air placide de ceux qui ont vu trop de catastrophes pour être encore impressionnés.
Il me vit débouler sale, décoiffée, haletante, les yeux brûlants.
— Ça s’est pas bien passé, je suppose.
Je le saisis par le bras.
— Le chambellan ! Il utilisait les corbeaux pour envoyer de faux messages ! Il aurait pu déclencher une guerre. J’ai pu le faire comprendre au roi..  Mais maintenant… je crois que j’ai mis le feu à la fourmilière. Il faut que Victorine soit prévenue !
Il avala sa figue, imperturbable.
— Techniquement, on met le feu à une poudrière. Ou on donne un coup de pied dans une fourmilière. Mais bon, ta version est plus spectaculaire.
Je levai les yeux au ciel.
— Tu veux qu’on discute métaphores ou qu’on sauve la guilde ?
Alphonse hocha la tête. Sérieux, cette fois.
— On part. Maintenant.
Il interpella l’affaiteuse.
— Lénore ! Où est la prochaine étape de migration de Victorine ?
— Elle retourne au perchoir. 

Le Perchoir portait bien son nom. Accroché sur les flancs d’une falaise d’un blanc brillant, le chef-lieu de la guilde défiait la gravité. Des embruns salés giflaient les rochers, les cris de mouettes se mêlaient aux allers-retours des messagers et le vent du Sud battait les vitres sans relâche, portant avec lui l’odeur métallique des parois creusées à la main. On y extrayait les minéraux qui alimentaient les filtres d’oubli et les pierres du rituel corvin. Autrement dit : tout ce qui, canalisé par la magie de Victorine, nous faisait oublier qui nous étions vraiment.
Heureusement, les rumeurs ne volaient pas aussi vite que les corbeaux. Pas encore. Au Perchoir, les visages restaient lisses, les voix mesurées. Personne ne semblait au courant de ce qui s’était passé dans la salle du conseil. Pour le moment.
Sur le trajet, j’avais tout raconté à Alphonse. Les messages qui revenaient, les filtres qui n’agissaient plus, l’oubli qui quittait ma mémoire comme l’eau un seau percé. Il avait haussé les épaules, les mains serrées sur les rênes, le regard fixé droit devant. J’ignorai encore ce qu’il pensait de tout cela.

Je frappai à la porte de Victorine, deux coups nets.
— Entre, fit sa voix.
Toujours calme, toujours tranchante. Sa chambre était haute de plafond, tentures couleur de nuit, lumière tamisée par des vitraux bleutés. Un nid de velours, de bois noirci et de silence bien entretenu. Elle était là, robe de chambre en soie grège, bagues à tous les doigts, une coupe de vin sombre posée à portée de main.
Je lui fis face. Elle m’invita d’un signe de tête. Je racontai tout : le message de la duchesse, la réaction du roi, les cris, le silence du chambellan, sa réserve de grain. Le souvenir revenu comme un couteau dans les reins. Les trois messages. Le même homme. Le même plan. Les filtres d’oubli défectueux. Victorine écouta sans m’interrompre. Elle caressa distraitement la pierre d’un de ses anneaux. Quand je me tus, elle soupira :
— Fâcheux.
Elle parlait comme on commente une pluie annoncée sur la côte.
— Le chambellan a utilisé les corbeaux pour déclencher une guerre, Victorine.
— Fâcheux, répéta-t-elle. Mais ce qui m’inquiète le plus… c’est toi.
Elle tendit la main.
— Ton masque.
Je le retirai précautionneusement, le déposai dans sa paume. Elle l’examina à la lumière du feu. Glissa un ongle dans une couture intérieure.
— Tu l’as dit à quelqu’un d’autre ?
— À Alphonse, admis-je. Il est en bas.
— Bien. Je le ferai venir après.

Victorine se leva. Elle me tendit le masque.
— Remets-le.
Je le pris sans l’enfiler.
— Qu’est-ce que tu vas faire, Victorine ? Pour protéger la guilde. Pour… pour tout ça.
Elle me détailla, comme si elle mesurait le prix exact de ma naïveté.
— Ne t’en fais pas pour les corbeaux, Maëlle. C’est mon rôle de vous protéger, pas le tien.
Elle plongea son nez busqué dans son verre de vin avant de faire claquer ses lèvres et de poursuivre d’un ton doux :
— Je te l’ai déjà expliqué. L’information, c’est le pouvoir… qu’elle soit vraie ou fausse. En temps de guerre, ce pouvoir vaut plus que l’or.
Elle marqua une pause. Tourna une bague.
— Celui qui contrôle l’information… contrôle tout.

Mon estomac se noua. Je compris. Pas d’un coup, mais comme on comprend qu’un feu est allumé depuis longtemps quand on sent enfin la chaleur sur sa peau. Elle savait. Depuis le début. Elle savait pour le chambellan. Pour les faux messages. Pour le blé. Pour les morts à venir. Et elle avait laissé faire. Pire sans doute : elle en tirait profit. Je fixai le masque dans mes mains. Il pesait. Oiseau de mauvais augure.
— Tu étais au courant. Depuis le début.
Elle haussa une épaule, légère.
— Tu étais au courant, répétai-je. Le chambellan allait provoquer une guerre et toi, tu étais au courant.
Je n’avais que ça. Comme un mot de passe dont on aurait oublié la suite. Tout en moi criait au déni, mais ma voix restait étonnamment plate. Pas de colère. Juste le vide.
— Tu me regardes comme si j’avais provoqué ce conflit, Maëlle. Mais je n’ai fait… qu’observer.
Elle reposa son verre avec délicatesse, comme si elle venait d’avouer avoir cassé un bibelot, pas d’avoir laissé se déclencher une guerre civile.
—  Il fallait que le pouvoir vacille. Un peu. Juste assez. Quelques messages bien choisis. Le genre qui met les puissants en panique. Une petite instabilité bien dosée. Qu’on panique à la cour. Qu’on ait besoin de relais sûrs, de voix fiables. Les miennes…
Elle eut un rire bref.
—  Ce royaume n’a jamais été un modèle d’équilibre. Je ne fais que m’y adapter.
Je ne trouvais rien à répondre. Mes doigts serraient toujours le masque. J’entendais mon cœur battre trop vite, comme s’il tentait de fuir tout seul, sans mon corps.
— Pourquoi ? demandai-je enfin. Pas pour l’argent. Tu en as déjà.
Elle hocha la tête, minaude.
— Les corbeaux sont des charognards, Maëlle. Ils attendent que tout s’effondre pour ramasser les restes. Bientôt, quand le climat sera juste, le royaume voisin pourra annexer celui-ci. Je pourrai y étendre la guilde. Plus de masques. Plus de messagers. Plus de lignes de communication.
Un sourire mince, contrôlé :
— Plus d’influence. Avec ces nouveaux relais, je nous offrirai de quoi vivre. De quoi durer. Prospérer même.
Je la fixai. Elle parlait au futur, sans trembler. Comme si rien n’avait changé.  Comme si rien n’avait été compromis. Comme si son plan pouvait encore tenir debout.
— Tu n’as pas l’air inquiète, dis-je.
— Je ne le suis pas.
Elle me contourna. Sa robe de chambre glissa doucement sur les tapis anciens.
— Il me suffira d’effacer la mémoire du roi et de son conseil sur le rôle de la guilde dans cette affaire. Ce ne sera pas la première fois. Quant au chambellan… quelqu’un d’autre prendra sa place. Il y a toujours quelqu’un.
Elle se détourna, déjà ailleurs, avant d’ajouter, d’un ton distrait :
— Ah, et il faudra aussi effacer la mémoire d’Alphonse.
Je crus m’étrangler.
Le masque me brûlait les doigts. Et là, sous mon pouce, quelque chose me chatouillait. Une aspérité, à peine perceptible, au niveau du front. J’abaissai le masque, l’examinai. À l’endroit exact où Victorine avait glissé ses doigts, sous la couche de cuir… une pierre. Petite. Brillante. Gravée d’un sortilège.
La même pierre que celles des filtres d’oubli.
La même que celles du rituel corvin.
Je relevai les yeux, muette.
— Elle s’était délogée, vois-tu, dit Victorine avec douceur. C’est pour cela que les filtres ne fonctionnaient plus sur toi. Je ne peux pas vous enchanter moi-même après chaque message… ce serait terriblement chronophage. Alors les pierres contiennent le sortilège. Maintenant, le tien fonctionnera de nouveau.
Je sentais sous le cuir la pierre magique, bien logée, prête à s’activer. Revêtir le masque, activer le sortilège, et j’oublierais tout. Je n’étais qu’une oiselle, un bec jaune qui avait cru voler de ses propres ailes. Et là, au bord du vide, le ciel semblait se refermer.
— Et si je refuse de le remettre ? demandai-je sans y croire.
Elle croisa les bras, ses bracelets tintèrent.
— Voyons, Maëlle. Tu penses réellement échapper à toute la guilde ?
Son ton n’avait pas changé. Toujours cette clémence froide. Cette autorité drapée de politesse.
— Tu ne vois pas comme je suis généreuse ? Je t’adresse la parole comme à une adulte. Je te propose d’oublier. De continuer à travailler pour moi. Comme si de rien n’était. Jusqu’à la fin de ton contrat. Jusqu’à ce que je te redonne ton identité, comme promis.
— Encore vingt-cinq ans de mensonges.
— Vois-le comme ça, si tu y tiens. Mais les faits sont là : soit tu remets le masque volontairement, soit tu seras forcée à le faire.
Le vent s’engouffrait par une fenêtre à meneaux ouverte. Mes émotions me démangèrent sous la peau. Une chose était sûre : je n’étais pas en train de voler de mes propres ailes. J’étais l’oisillon tombé du nid, bec grand ouvert. Pas encore mort. Mais déjà trop cabossé pour voler seul.
Je serrai le masque jusqu’à m’en faire blanchir les jointures.
— Allons, reprit Victorine d’un ton doucereux, je ne voudrais pas avoir à faire disparaître toute ton identité, encore une fois. C’est douloureux, même si tu ne t’en rappelles pas. Ou pire…
Elle pencha la tête, faussement compatissante :
—  Je pourrais te fabriquer de nouveaux souvenirs. De ceux qui rongent les tripes et te forcent à finir par me supplier de t’effacer la mémoire.
Je reculai d’un pas. Quelque chose se figea en moi. Un battement à contretemps. C’était donc ça. Ce vide tenace. Ce flou étrange quand je tentais de me souvenir d’avant. Ce sentiment poisseux que mes racines étaient en papier mâché.
— Pourquoi je ne me rappelle rien de ma vie d’avant ? bredouillai-je. Pourquoi seuls les souvenirs de la guilde reviennent ?
Derrière moi, Victorine s’assit avec nonchalance sur le bord d’une table basse incrustée de nacre.
— Parce que ce sont les seuls qui t’appartiennent encore, murmura-t-elle. Les autres… disons que je les ai troqués contre ta loyauté.
Je me retournai si brusquement que je cognai son bureau, faisant trembler le recueil de la guilde.
— Et les autres messagers ? Ceux qui « terminent leur contrat »… Tu leur rends quoi, hein ? Leur mémoire ? Ou tu les bourres de faux souvenirs horrifiques jusqu’à ce qu’ils courent se réengager ? Une main-d’œuvre fidèle, peu coûteuse, parfaitement malléable. Pourquoi gâcher un si joli système ?
Un soupir élégant, une bague tournée nonchalamment autour de son doigt.
— Tu es perspicace. Mais tu ne vois que la surface.
Elle s’approcha du bureau et de moi. Pour la première fois, ses yeux rencontrèrent les miens avec une intensité dont je ne pouvais douter la sincérité.
— Je fais ça pour vous, Maëlle ! Tous autant que vous êtes ! Vous n’êtes pas faits pour le dehors. Le monde est un abattoir. Là-dehors, vous êtes faibles. Perdus. Pire encore : inutiles. Ici, au moins, vous avez un rôle. Une fonction. Une famille.
Elle toucha ma main et je la retirai comme si elle m’avait brûlée. Blessée, elle poursuivit :
— Je vous garde vivants. C’est ce que tu ne comprends pas. Effacer, ce n’est pas trahir. C’est préserver. Préserver l’essentiel. Ce qui compte : la guilde. Le reste… Le reste vous ferait mal.
— Tu fabriques des cauchemars, crachai-je. Tu te nourris de peur. Tu déplumes les oisillons pour mieux leur dire qu’ils ne sauront jamais voler seuls.
Elle haussa les épaules, navrée que je ne comprenne pas l’élégance de son geste et m’indiqua le recueil de la guilde posé sur son bureau.
— Peut-être, mais je garde une trace, dans le recueil. Chaque identité, bien au chaud. Si tu remets le masque… je te laisserai lire qui tu étais. Juste avant d’effacer tout ça. Tu verras, tu ne voudras de toute façon pas t’en rappeler.
— Tu ne me laisses même pas le droit de choisir !
Je fis un pas vers elle. Elle en fit deux. Plus rapide, plus sûre. Avant que je n’aie pu réagir, ses doigts s’étaient refermés sur mon bras, ses ongles enfoncés dans ma peau comme des serres.
— Le choix, Maëlle, c’est pour ceux qui n’ont pas le luxe de l’ignorance.
Elle m’arracha le masque des mains et le leva vers mon visage.

La porte explosa contre le mur. Je ne vis pas Alphonse entrer. Profitant de la surprise, il bouscula Victorine de toutes ses forces. Le masque qu’elle tenait tomba au sol dans un bruit sourd.
— Maëlle ! Viens !
Sans réfléchir, je ramassai le masque et sur le bureau j’empoignai le recueil. Je le serrai contre moi.
— Attrapez-les ! hurla Victorine derrière nous. Ne les laissez pas sortir du nid !
Nous dévalâmes l’escalier, les cris derrière nous, les couloirs trop étroits. Nous volions déjà. Maladroits. Hésitants. Peut-être. Mais pour la première fois, sans cage.

Je ne savais toujours pas comment nous avions réussi à fuir. Un couloir mal surveillé, une porte laissée entrouverte, la poisse qui avait changé de camp pour une fois. Ou peut-être que Victorine nous avait laissés partir, par jeu, pour voir jusqu’où nous irions. L’idée m’horripilait.
Maintenant, nous étions là. Au bord du monde. Au fond d’un bois trempé de brume, à des kilomètres de la moindre pierre gravée du sceau de la guilde. Le feu crachotait entre nous, paresseux. Alphonse dormait à moitié, roulé dans sa cape, le menton enfoui dans ses bras. Moi, je n’arrivais pas à fermer l’œil. J’avais le recueil contre les genoux. Ce truc sentait la poussière, le vieux cuir et la culpabilité. Une odeur presque humaine.
Je tournai les pages avec précaution. Comme si je cherchais un piège entre les lignes. Jusqu’à trouver mon nom. Maëlle, née quelque part, de quelqu’un. Et en dessous, l’histoire. Je lus, et je compris. Qui j’étais avant. Qui j’aurais dû être. Je ne pus aller au bout. Sur ce point, Victorine n’avait pas menti. Et je refermai. Parce que j’avais  peur que ça s’échappe et que ça s’imprime. Puis je changeai d’avis, je rouvris le livre. La page se déchira net sans protester, comme si elle n’attendait que ça. Je la jetai dans le feu. Elle se tordit, grésilla et consuma avec elle, tout ce que j’aurais pu redevenir.
Un instant, je crus que j’allais pleurer.
— Verdict ? demanda Alphonse, sans bouger.
Je crachai un rire.
— Épouvantable. Mes parents avaient des goûts abominables en prénoms. Et probablement en vêtements. De ton côté rien à craindre si ça peut te rassurer.
— T’as vérifié mon nom ?!
— Avant même le mien. Je voulais être sûre que je ne voyageais pas avec un tueur en série.
Le silence s’installa, doux, complice. Je lui tendis le recueil.
— Garde-le. Lis-le. Toi, tu peux. Toi, tu dois. Et désolé mon vieux, mais… T’as encore des messages à livrer. Tu croiseras d’autres corbeaux. Tu leur diras la vérité. Tu leur parleras de Victorine. Tu leur diras qu’ils peuvent enlever le masque. Qu’ils peuvent savoir qui ils étaient, même s’ils ne s’en rappelleront pas. Et après, tu pourras retrouver ta famille, Alphonse. Je te garantis qu’ils t’attendent.
Il prit le livre avec précaution, comme s’il craignait de salir quelque chose.
— Tu l’as lu dans ce recueil ?
— Non, mais je t’ai assez côtoyé pour savoir que si tu étais ma famille, je t’attendrais longtemps.
Je pris mon masque posé à côté du feu. Je regardai une seconde le bec de cuir. Juste une. Puis je le jetai à son tour dans le feu. Il flamba plus vite que la page que j’avais arrachée.
Je me levai. Les jambes me tenaient à peine. J’étais vide et brûlante. L’adrénaline avait fui. Il ne restait que moi. C’était pas glorieux, mais c’était à moi.
— Tu vas où ? demanda mon camarade.
Je regardai les bois qui nous cernaient. Victorine était encore là, quelque part. Tapie dans l’ombre, les crocs aiguisés, prête à ronger nos traces. Mais elle n’aurait plus mes souvenirs. Plus jamais.
— Je ne sais pas.
Je souris, un rictus un peu triste.
— Mais je vais y aller. Loin. Faire des trucs idiots. Avoir tort. Tomber. Recommencer. Me faire appeler Gertrude si ça me chante.
Un silence. Puis je me levai. Étirai les bras. Inspirai l’air de la nuit comme si c’était le premier souffle d’une vie neuve.
— Je ne sais pas qui j’étais. Mais je vais m’assurer que la prochaine fois qu’on écrira mon nom quelque part, ce sera moi qui tiendrai la plume.
Il leva les yeux vers moi, fatigué mais avec un éclat au fond.
— Tu vas me manquer, Gertrude.
— Toi aussi, espèce d’oiseau de malheur.
Je me penchai, déposai un baiser léger sur son front. Puis je partis. Sans masque. Sans message à porter. Pas parce que je fuyais, parce que j’avançais. Et pour la première fois depuis longtemps, c’était moi qui choisissais la direction.

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