Résultat d’un exercice d’écriture avec mes élèves, où des contraintes étaient tirées sur des cartes : contraste, figure de style et couleur. J’ai eu pour ma part élégance/allure négligée, métaphore minérale et orange. L’image de L’ange déchu de Cabanel m’est venue en tête. Ca rentre bien ?

Il tombe. Non pas comme une plume, mais comme un bloc d’ocre arraché à la falaise. En vérité, il ne chute pas, il s’effondre. Sa silhouette, autrefois taillée dans l’élégance des statues, se disloque dans les airs comme une pierre que l’on fracasse. Le ciel s’éloigne, une porte se referme pour lui.
Le vent hurle sous son poids. Il lacère, déchire, disperse. Ses ailes s’embrasent dans la lumière mourante : elles fument, éclatent, ruissellent d’or et de cendre. Chaque battement arrache un cri à la création. L’incendie du couchant s’accroche à ses plumes dépenaillées, les teint d’un orange impur, rouillé, comme si la honte s’y était déposée.
Chaque effort éteint un peu plus la gloire qu’il portait. Ses doigts se crispent dans le vide, comme s’il pouvait encore saisir la lumière. Fauché dans son élan d’éternité, il s’abat. Dans sa chute, il garde encore quelque chose d’un prince : la ligne du torse, la tension des bras. Mais sa chevelure emmêlée, la poussière collée à ses plumes, trahissent la bête blessée qu’il devient. On dirait la beauté elle-même qui se disloque dans les airs : une beauté des éclats, une beauté fendue, incomplète, splendide parce qu’elle se brise.
Le ciel se tord, le tonnerre s’étrangle dans les nuées. Le jour saigne de toutes ses couleurs et verse son feu sur l’exilé. Et lui, l’ange, chute encore, englouti dans sa propre splendeur.
Son visage, ruisselant de larmes et de lumière, se lève vers la voûte désormais interdite.
« Pourquoi ? » murmure-t-il, la voix fendue. « Pourquoi m’avoir fait aimer, alors ? »
Les larmes jaillissent, ardentes, solaires. Elles deviennent pluie d’étincelles, pleurs de feu sillonnant la nuit. L’amour refusé se fait foudre : il brûle son regard, le consume, le fait rayonner.
La descente s’éternise. Il n’est plus ange, ni encore homme, mais météore : une gemme lancée contre l’obscurité, empreinte dans les yeux comme le souvenir d’un incendie. Le monde détourne le regard, gêné de tant de grâce salie, de tant de gloire reniée, un monument qui s’écroule dans sa propre poussière.
Sa chute s’achève dans un bruit mat, presque étouffé, comme si le monde avait voulu absorber sa douleur. Il gît enfin sur la terre qui l’a réclamé. Le sol le recueille plus qu’il ne l’arrête. Autour de lui, les plumes calcinées se dispersent en cercle, cendres d’étoiles encore tièdes dans la lumière du soir.
Alors vient le silence, vaste, sacré, où la création entière retient son souffle. Dieu, lui, a détourné les yeux.
Le corps de l’ange s’alanguit, haletant, encore vibrant de ciel. Ses doigts creusent la poussière, geste d’enfant cherchant un appui. Ses lèvres murmurent un nom qu’on ne distingue pas : peut-être celui du Dieu absent, peut-être celui de l’amour interdit. Peut-être est-ce le même.
La foule s’approche. Personne ne parle. Les pas s’arrêtent, suspendus entre la peur et la pitié. Certains reculent, d’autres avancent. On ne sait s’il faut tendre la main pour le relever ou détourner les yeux de ce spectacle sacrilège. Dans la lumière déclinante, on voit sur sa joue le sillon d’une larme, dernière trace du ciel sur la peau d’un exilé.
Et chacun, porte au cœur une tristesse sourde : celle de voir l’éternel rapetisser au rang des mortels. Car ce qu’on contemple, ce n’est pas la chute d’un ange : c’est la douleur de l’amour qu’on refuse au nom du divin.