Mr Le Poe a à peine le temps de remplir la gamelle du félin, sous ses miaulements corrosifs, que le carillon fait entendre son éclatant « dling », indiquant l’arrivée d’un client. Dans l’entrée de la boutique se tient un homme d’une quarantaine d’années, dont les cheveux poivre et sel complémentent l’air hagard et la mâchoire mal rasée. Celui-ci parcourt d’un air égaré les innombrables bibliothèques en acajou qui ornent les murs du Temps Perdu.
« Puis-je vous aider ? » S’enquiert notre libraire.
« Il semblerait que oui. Voyez-vous ma femme, mon alter ego, m’a abandonné ex abrupto, pour donner un cours ex cathedra dans son alma mater d’Oxford. À priori rien d’insurmontable pour moi, Tullius Fabacée, diplômé magna cum laude de lettres classiques et docteur honoris causa à la Sorbonne… A priori donc pas de problème per se… Mais de facto, ce doit être mon annus horribilis : il y a eu un quid pro quo. Notre nounou a pris congé extra muros et semble avoir décidé d’y rester ad vitam aeternam. Me voilà donc contraint d’endosser le rôle de Pater Familias, bon gré mal gré, nolens volens. Mais ces enfants sont de vrais gladiateurs, dès que je les vois je ne peux m’empêcher de penser : Morituri te salutant. Enfin, comme on dit Qui bene amat bene castigat. Pour résumer grosso modo : ils me rendent la vie infernale. Mais, dixit un de mes collègues, in fine, il faut juste que je trouve de quoi les occuper pour rétablir le statu quo. Bref, je cherche le livre ad hoc. »
Le professeur Fabacée avait déballé son discours avec la verve et le verbe d’un vrai lettré. Sans faire trembler son nœud papillon. Mais ses yeux trahissaient à présent l’angoisse de se retrouver père. Mr Le Poe en reste littéralement bouche bée. Il y avait de quoi en perdre son latin. Après les quelques secondes nécessaires pour reprendre ses esprits et assimiler cette logorrhée, Mr Le Poe invita le docte père à le suivre à travers le Temps Perdu.
Il nous faut maintenant absolument prendre le temps de contempler la librairie, ce que vous n’aviez pu faire depuis la rue. Remarquez la lumière qui traverse les fenêtres ternies par les décennies de pluie et d’intempéries, s’accrochant à la poussière en suspension et conférant au lieu une atmosphère mystérieuse et enchanteresse. Vous êtes maintenant au nombre des quelques aventuriers qui franchissent le seuil de la boutique. Tous arborent la même béatitude qui devait, sans doute, orner le visage d’Howard Carter à l’ouverture de la tombe de Toutankhamon ou ceux de Marcel Ravidat et ses amis lorsqu’ils trébuchèrent par hasard sur les grottes rupestres de Lascaux. Le sentiment d’avoir pénétré dans une antique salle au trésor n’est que renforcé par la majesté tranquille du lieu. Il faut que vous sachiez que feu monsieur Le Poe, arrière grand-père de l’actuel maître du Temps Perdu, avait conçu l’architecture si spécifique du bâtiment expressément pour accueillir cette librairie. Il avait dessiné la longue galerie qui composait la boutique et l’avait adornée de dizaines d’alcôves pour accueillir toutes les littératures, de la plus haute et plus complexe à la plus simple et plus touchante. Il avait ensuite lambrissé les murs, puis garni les alcôves de bibliothèques et de fauteuils, les uns pour accueillir les livres, les autres les lecteurs. Au bout de l’allée centrale, il avait fait construire un immense escalier de bois, qui abritait sous lui la réserve, et dont les marches en chêne menaient vers la galerie supérieure en mezzanine. La librairie était à son ouverture un petit chef d’œuvre de raffinement et de technique. Les années et les clients passés, elle a perdu de son vernis ; le parquet porte les griffes et les cicatrices des pas de tous les clients qu’il a guidés ; certains des élégants entrelacs de la rampe d’escalier ont cédé sous le poids du temps ; et, lorsque Mr Le Poe s’appuie sur la balustrade de la galerie supérieure, celle-ci laisse de temps en temps échapper un craquement inquiétant qui force le propriétaire de la boutique à garder les yeux vers le plafond pour étouffer le vertige de s’imaginer chuter à l’étage inférieur. Si le Temps Perdu n’a plus le lustre de ses débuts, il y a gagné la beauté des grandes salles de châteaux médiévaux, le charme des chœurs de cathédrales : la prestance du témoin d’une époque révolue.
Et tandis qu’ils déambulent dans la galerie chargée d’histoire, Tullius Fabacée tente de calmer son angoisse en laissant ses yeux se poser au gré de leur envie sur les différents rayons de la boutique et en posant de nombreuses questions sur les imprimatur, les in-folios, les fac-similés, les in-quartos. Et caetera. « Oui. Non. Non. Parfois. Jamais » se contente de répondre le libraire, monocorde, jusqu’à ce qu’ils atteignent l’une des arcades de la boutique la plus proche de l’escalier. Deux des trois fauteuils bergères présents dans l’alcôve sont de petite taille et recouverts de vifs motifs, laissant deviner que nous sommes entrés dans le rayon de littérature pour enfant. « Voilà. Installez-vous », intime Mr Le Poe, un sourire aux lèvres. « Nous allons comm… » Un éboulement se fait entendre, interrompant le libraire qui s’exclame : « Jean Froissart ! Qu’as-tu encore fait ?! Permettez professeur. Je reviens tout de suite. » Et il s’éloigne en maugréant « Buffon m’avait prévenu. « Le chat est un domestique infidèle qu’on ne garde que par nécessité pour l’opposer à un autre ennemi… Quoique les chats aient de la gentillesse ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un minois hypocrite, un naturel pervers….« 1 »
La distance étouffe le reste de la citation et abandonne le professeur Fabacée dans le silence de l’alcôve. Comme l’érudit tend l’oreille pour entendre la diatribe du libraire, il perçoit un autre bruit, comme une vibration, venant de derrière lui. D’une des étagères de l’alcôve et plus précisément d’un livre. Oui, il en est sûr à présent c’est le petit livre à la reliure rouge qui bourdonne.

1 George Louis Buffon