Le secret du Temps Perdu

Le secret du Temps Perdu – 2

Voici enfin qu’apparaît au bout de la rue le libraire tant attendu, le libraire du « temps perdu », Mr Le Poe. 

Le prénom de Mr Le Poe est probablement Alphonse, Guillaume ou Eudes. Un prénom à la fois chic et démodé, un peu râblé d’avoir été trop porté. Un prénom à l’image de celui qui le porte. Mr Le Poe fait en effet partie des rares personnes à combiner prestance et mauvais goût vestimentaire. Certes il pourrait avoir belle allure s’il s’en inquiétait, mais, voyez-vous, il ne s’en préoccupe guère. 

Observons-le un instant tandis qu’il rejoint sa boutique. Par ce temps gris, Mr Le Poe porte son trench-coat brun, qui lui siérait très bien s’il avait pris la peine d’en nouer la ceinture. Mais Mr Le Poe était pressé d’aller travailler et nouer sa ceinture c’était cinq secondes de moins à passer au Temps Perdu. Le voici qui s’approche de la porte. Il déboutonne son manteau pour en fouiller les poches intérieures à la recherche de ses clés. Poche gauche. Il ne sait jamais où il les a rangées. Poche droite. Profitez-en pour admirer son veston en velours bleu. Poche du haut. Très chic, n’est-ce pas ? Jusqu’à ce que vous remarquiez la tache de café fraîche qui en orne le col. Mr Le Poe lui ne l’a pas vue : il était trop pressé d’avaler son déjeuner pour venir au Temps Perdu. Poche du bas.

Ah ! ça y est, il les a retrouvées. 

Presque en tremblant, il glisse la clé dans la serrure. Sa main droite étreint tendrement le bouton de porte, frissonnant au contact du métal froid. Et tandis que, d’un gracieux mouvement, il fait pivoter cette poignée, Mr Le Poe semble un bonze ayant atteint le Nirvana, un philosophe ayant percé le secret de la sagesse, une mère découvrant l’étendue de l’amour qu’elle éprouve pour son enfant. Tout ce qu’il avait accompli depuis son lever, du pénible bruit du réveil aux tribulations dans le tram, en passant par le fade petit-déjeuner, tout cela n’était que le chemin à parcourir jusqu’à cette consécration. Un sourire paisible se dessine sur les lèvres du libraire lorsqu’il entend le doux et discret concert métallique des goupilles s’alignant dans la serrure. Et sous les lunettes démodées et les cheveux bruns décoiffés, vous voyez maintenant briller de plaisir deux yeux aigues-marines. 

Qu’importe qu’il ne sache pas s’habiller, qu’importe que ses lunettes ajoutent dix ans à sa petite trentaine, que des cheveux un peu trop longs cachent un visage dont la finesse rendrait jalouses la plupart des femmes. Qu’importe tout cela, car Mr Le Poe n’existe que pour ses livres et l’homme ne prend sens que dans sa librairie.

Une fois poussée la porte de son domaine, le passionné inspire un grand coup pour s’assurer que rien dans l’atmosphère n’a changé au sein de son univers bien rangé. En expirant, il ôte son trench-coat et le pend au clou planté dans le chambranle de la porte. Ce n’est que maintenant, quand il a retrouvé sa place, qu’il avise la tache sur le col de son veston et retire ce dernier. Puis passe en soupirant la main dans ses cheveux qui retrouvent un semblant d’ordre.

Alors seulement, d’un geste cérémonieux, il retourne la pancarte de la porte vitrée qui découvre le signe : « Ouvert. »

Jean Froissart choisit cet instant pour se manifester. Les yeux encore chargés de sommeil après la longue nuit passée dans la réserve, la moustache hirsute, il rejoint le libraire d’une démarche chaloupée, s’assied sur le comptoir et pousse un miaulement discret. 

« Ah le voilà ! le « fauve altier de la maison, arrogant vestige de la nuit, paresseux, gymnaste, étranger chat. » 1» Sourit le libraire, en tendant la main pour une caresse à laquelle Jean Froissart se soustrait. « « Profondissime chat. » Tu ne te mettras pas au travail sans petit-déjeuner c’est cela ? » Le vieux matou aux longs poils blancs et gris anthracite lui répond d’une œillade sans équivoque : « Je chasse les souris, mais toi, tu me nourris mon ami. ». Il se roule ensuite sur le dos pour exposer son ventre blanc au soleil qui frappe le comptoir. Pour le plaisir, mais aussi pour signifier sa résolution à ne pas travailler l’estomac vide.

« D’accord, j’ai compris. « Ceux qui ont faim ont droit »2», récite le libraire en se penchant derrière le comptoir où il conserve la pâté ; sous l’œil satisfait du chat. « Mince ! » Il se redresse brusquement, se cognant au passage la tête en dessous de la lourde caisse métallique qui émet un « chding » retentissant. Tout cela ne plaît guère à Jean Froissart qui saute prestement du comptoir pour rejoindre Mr Le Poe et lui lancer un regard d’ores et déjà réprobateur. « Je suis navré mon compagnon, mais il semblerait que j’ai oublié d’en racheter. » Lorgnade assassine de Jean Froissart. « Mais ne t’inquiète pas camarade, je suis sûr que monsieur Rutabaga en vend. » 

Mr Le Poe sort rapidement de la boutique, chassé par les miaulements de reproche du matou. Et glissant rapidement la tête à l’intérieur avant de fermer la porte, il ne peut s’empêcher de bafouiller à l’adresse du félin : « Et puis pour pasticher Cervantes : « La meilleure sauce du monde c’est la faim, et comme celle-là ne manque jamais aux chats, ils mangent toujours avec plaisir. » 

La boutique de fruits et légumes oubliés est l’un des rares commerces à survivre dans la rue Tebeuf et Mr Le Poe n’a qu’à traverser la rue pour aller y acheter de quoi se sustenter ou, en l’occurrence, de quoi contenter Jean Froissart. Devant sa boutique, rond comme un navet, déambule Mr Rutabaga qui dispose ses caisses de fruits et légumes oubliés. Le corps tendu sous le poids des Gete-okosomin, des crosnes, des raviers d’arbouses, d’argouses et d’amélanches, le marchand souffle, soupire, halète. Lorsqu’enfin il les a déposées, rouge comme une tomate, il susurre un bonjour pantelant à l’attention du libraire qui lui explique son problème. « Ah ! ne vous en faites pas mon ami » le rassure Mr Rutabaga en se pourléchant les babines, « j’ai justement rentré de la pâté aux cardons et aux topinambours. Avec ça il sera aux petits oignons votre Jean Froissart. C’est tellement goûteux qu’on a du mal à croire qu’elle est destinée aux chats. » Mr Le Poe soupire de soulagement et d’angoisse avant de rentrer dans la boutique, souhaitant de tout son cœur que ce soit effectivement le cas et qu’il parvienne à satisfaire le palais délicat de Jean Froissart. Alors qu’il tend au primeur les (gasp !) 12 € que coûte la boîte de pâté, ce dernier interrompt son discours sur les vertus du temps gris dans la culture des souchets comestibles et prend à parti le libraire : « Ma femme m’a dit qu’elle allait passer chez vous tantôt. Dites donc elle aime bien la lecture on dirait ! Elle passe des heures dans votre boutique ! » Mr Le Poe acquiesce d’un signe de tête et tente de quitter rapidement la boutique pour échapper à un autre soliloque du vendeur sur les bienfaits nutritionnels du chinedérape ou de la scorsonère. C’est sans compter sur Mr Rutabaga qui le rattrape avant qu’il puisse franchir la porte. « Bien que haut comme trois pommes il court vite le bonhomme » s’exaspère le propriétaire du Temps Perdu. Il observe l’homme qui roule une question au bord de ses lèvres et dont les oreilles en feuilles de chou transpirent d’angoisse. « Ma… Ma femme… » bafouille-t-il enfin « est-ce que… enfin… est-ce qu’elle… vient-elle vraiment dans votre librairie ? Et… Est-ce qu’elle… est seule ? » Le libraire hoche la tête affirmativement. « Ah. Je suis rassuré » balbutie-t-il, bien que ses yeux suppliants indiquent tout le contraire, « c’est que voyez-vous elle est tellement belle ma femme. La première fois que je l’ai vue, elle croquait un physalis et moi je croquais du regard ses beaux yeux en amande. Ça a été le coup de foudre, j’en serais tombé dans les pommes… Maintenant je ne sais plus… Enfin ! Regardez-moi. » Mr Le Poe détailla Mr Rutabaga, depuis la chaussure déformée par l’oignon du vendeur jusqu’à la touffe poils de carotte qui ornait son crâne « Je suis bête comme chou et en plus je ne suis plus tout jeune : j’en serai bientôt à sucrer les fraises ! Et elle… Elle déborde de grâce ma grande asperge. Et pour le moment elle a le regard si distant, elle m’en fait voir des vertes et des pas mûres. J’ai l’impression de lui courir sur le haricot. Mais quand elle revient de votre boutique, elle a toujours la pêche… Alors je m’inquiète. Mais si vous me dites qu’elle ne me raconte pas de salades et que je me prends le chou pour rien… » Tout en le remerciant pour son honnêteté, le primeur serre vigoureusement la main du libraire qui prend rapidement son congé, ne pouvant s’empêcher de penser que, tout de même, tout ça, ce n’est pas ses oignons !

Mr Le Poe a à peine le temps de remplir la gamelle du félin, sous ses miaulements corrosifs, que le carillon fait entendre son éclatant « dling », indiquant l’arrivée d’un client. Dans l’entrée de la boutique se tient un homme d’une quarantaine d’années, dont les cheveux poivre et sel complémentent l’air hagard et la mâchoire mal rasée. Celui-ci parcourt d’un air égaré les innombrables bibliothèques en acajou qui ornent les murs du Temps Perdu. 

« Puis-je vous aider ? » S’enquiert notre libraire.


1 Neruda
2 Victor Hugo

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