Textes divers

23 kilomètres

23 kilomètres depuis la dernière maison. Et devant nous, le vide. Son appel. L’horizon. Sans aucune autre frontière que les limites du regard.

« Jusqu’où s’étendent les collines d’émeraude ? » m’as-tu demandé.

Je n’ai pas répondu. 

Parce que le décor et la montée pour y parvenir m’ont coupé le souffle.

Parce qu’elles ne s’arrêtent pas.

Alors nous retirerons nos lourds sacs et nos chaussures. Nous nous allongerons dans l’herbe longue, caressée par le vent, encore humides de la dernière pluie. Les pieds pendants au-dessus de la falaise. Devant nous, le soleil jouant à cache-cache inondera d’or des trésors jusque-là dissimulés dans l’ombre : tantôt un bosquet, une colline, tantôt un troupeau de moutons guère plus gros que des boutons, un loch guère plus large qu’une flaque.

Seuls quelques criquets troubleront notre repos de leurs acrobaties.

Si l’on tend vraiment l’oreille, on pourra peut-être entendre au loin le bruit d’une voiture. Mais l’on ne le voudra pas. Alors le vent viendra doucement nous chatouiller pour nous distraire de ce bruit parasite. 

À notre gauche, le munro s’élève encore, s’élèvera toujours. Il n’y a pas de sentier, mais je saurai quel chemin prendre, si tu le veux. La boussole te le confirmera.

Là, plus haut, un second objectif : la carcasse d’un avion écrasé il y a 60 ou 70 ans, je ne serai plus sûre. 

D’un signe de tête je te demanderai « on y va ? » Ce sera alors à ton tour de ne pas me répondre, faisant semblant d’être assoupi. Je ne dirai rien non plus, mais je serai d’accord avec toi. Pas besoin d’aller plus loin, car déjà ici ce sera parfait.

Pour te faire émerger de ta torpeur, je sortirai de mon sac un encas bien mérité. Pendant que tu finiras ta part, tu es toujours plus lent que moi, j’entamerai l’ascension, pieds nus et couteau à la main, juste pour aller couper un peu plus haut un chardon, minuscule tache violette dans cet écrin de verdure. L’herbe à la fois douce et aiguisée rafraîchira mes pieds.

Je te retrouverai pour accrocher à mon sac ce chardon où il rejoindra cinq autres fleurs séchées, cinq autres munros.

Tu auras commencé à enfiler tes chaussures, t’éloignant du vide. Ce vide qui appelle. Je t’imiterai. Viendra le moment d’endosser nos sacs.

Le soleil se mettra à descendre et nous aussi. Nous ne serons pas pressés. Aussi au nord il ne se couche jamais vraiment. 

Au retour, pas besoin de boussole, pas besoin de carte. Nous retrouverons les pas qui nous ont portés à l’aller, le caillou sur lequel j’aurai probablement trébuché, la pluie qui colle à la peau, l’horrible montée devenue descente non moins difficile, la rivière qu’il faudra retraverser sans se tremper, la grille à bétail que l’on franchira à nouveau, et finalement, la première maison qui refera son apparition, amenant un instant avec elle l’envie de retourner se perdre là-haut. 

23 kilomètres.

Nous arriverons à l’heure crépusculaire, où chaque silhouette deviendra une énigme, et chaque son un mystère.

Et doucement les mots reviendront, au fur et à mesure que s’effacera ce paysage, qu’aucune parole n’aurait jamais pu saisir.

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